Un bruit de mastication. Une respiration. Des reniflements. Un claquement de langue. Une personne qui parle très fort au téléphone.
Pour la plupart des gens, ces sons peuvent être désagréables. Pour une personne souffrant de misophonie, ils peuvent provoquer une réaction immédiate et disproportionnée : irritation intense, colère, dégoût, tension corporelle, accélération du rythme cardiaque ou besoin urgent de quitter la situation.
La misophonie reste pourtant une condition encore mal connue. Elle est aujourd’hui reconnue par la communauté scientifique comme un phénomène clinique réel et invalidant, mais elle ne constitue toujours pas un diagnostic distinct dans le DSM-5-TR ni dans la CIM-11. Une proposition d’intégration dans la CIM-11 a été soumise en 2024 et reste actuellement en cours d’examen.
Alors, que sait-on réellement de son origine ? Pourquoi certains sons deviennent-ils des déclencheurs ? Et surtout, peut-on agir sur cette réaction ?
Qu’est-ce que la misophonie ?
La misophonie correspond à une diminution de la tolérance à certains sons ou aux stimuli qui leur sont associés. Les déclencheurs les plus fréquemment rapportés sont notamment les sons liés à la bouche et à la respiration, mais ils peuvent varier considérablement d’une personne à l’autre.
La réaction ne dépend pas nécessairement de l’intensité du son. Un bruit faible, parfaitement ordinaire pour l’entourage, peut déclencher une réaction émotionnelle et physiologique extrêmement forte.
C’est justement cette disproportion entre le stimulus et la réaction qui permet de distinguer la misophonie d’une simple aversion pour certains sons.
La personne ne se dit pas seulement :
« Ce son m’agace. »
La réaction peut plutôt ressembler à :
« Je dois sortir d’ici. Je ne supporte plus ce son. »
Cette réaction peut conduire à l’évitement, à des conflits avec les proches, à des difficultés au travail ou à l’école et, dans certains cas, à un isolement social important.
D’où vient la misophonie ?
Il n’existe actuellement pas une cause unique et clairement établie.
Les recherches suggèrent plutôt une interaction entre différents facteurs : fonctionnement du système nerveux, apprentissage émotionnel, caractéristiques individuelles, contexte et expériences vécues. Des travaux d’imagerie cérébrale ont notamment montré des différences dans les réponses cérébrales associées aux déclencheurs, mais ces résultats ne permettent pas de dire qu’une anomalie cérébrale unique serait à l’origine de la misophonie.
Une hypothèse particulièrement intéressante est celle d’un réflexe appris.
C’est dans cette perspective que s’inscrit le modèle développé par Tom Dozier et le psychologue Nate Mitchell.
Le modèle de Dozier : du son au réflexe physique
Dans son modèle, la réaction misophonique ne commence pas directement par la colère.
Le processus peut être représenté ainsi :
stimulus déclencheur → réflexe physique initial → réaction émotionnelle et physiologique → comportements → conséquences
Avant même que la personne ait le temps de penser consciemment « je déteste ce bruit », son corps pourrait déjà avoir réagi.
Cela peut prendre différentes formes :
- tension des épaules ;
- contraction de la mâchoire ;
- tension abdominale ;
- modification ou blocage de la respiration ;
- sensation de tension dans la gorge ou la nuque ;
- accélération du rythme cardiaque.
Dans les échanges présentés par Dozier, ce réflexe physique initial est considéré comme particulièrement important parce qu’il pourrait participer au maintien du problème.

Un réflexe avant l’émotion ?
L’une des particularités du modèle est donc l’idée que la réaction corporelle pourrait précéder l’explosion émotionnelle.
Dozier décrit une réaction physique très rapide après le déclencheur, suivie ensuite par les émotions, les pensées et les comportements. Dans ses séances, il cherche donc à aider la personne à repérer ce premier mouvement du corps.
Par exemple :
un son apparaît → la personne retient son souffle → la colère arrive.
Ou :
un son apparaît → la mâchoire se contracte → la réaction émotionnelle augmente.
L’objectif thérapeutique consiste alors notamment à apprendre à reconnaître cette première réaction et à produire une réponse différente : respirer, relâcher la musculature, poursuivre l’activité ou déplacer son attention.
Pourquoi la réaction peut-elle devenir de plus en plus forte ?
Dozier propose ici une explication inspirée du conditionnement classique.
Imaginons qu’un son déclenche une petite tension corporelle. La personne réagit en retenant son souffle et en contractant ses muscles. Son cerveau peut alors associer progressivement le stimulus à cette réaction.
Le schéma devient :
son → tension → réaction → confirmation du danger
À force de répétitions, le réflexe peut devenir de plus en plus automatique.
Dans cette perspective, ce n’est pas nécessairement le son lui-même qui devient « dangereux ». C’est la réaction apprise du système nerveux qui devient de plus en plus rapide et intense.
Cette hypothèse correspond à l’idée plus générale, aujourd’hui discutée dans la littérature scientifique, d’une composante acquise ou conditionnée de la réaction misophonique.
Et les pensées dans tout cela ?
Le modèle ne s’arrête pas au corps.
Après le déclencheur, la personne peut également avoir une succession de pensées et de jugements :
« C’est dégoûtant. »
« Je ne supporte pas ça. »
« Elle pourrait faire un effort. »
« Les gens ne devraient pas faire ça. »
Ces pensées peuvent ensuite alimenter la colère et maintenir la personne dans un état de tension.
Dozier parle également d’une forme de rumination après le déclencheur : la personne repense à ce qui s’est passé, à quel point c’était insupportable, à la personne qui a produit le bruit, au fait qu’elle recommencera probablement, etc. Cette répétition mentale peut prolonger la réaction même lorsque le son a disparu.
C’est une dimension particulièrement importante en thérapie : travailler sur la misophonie ne consiste donc pas uniquement à modifier la relation au son, mais également à travailler sur les réactions corporelles, l’attention, les interprétations et les comportements.
Une particularité : les déclencheurs peuvent être très différents
La plupart des recherches occidentales retrouvent très fréquemment les sons liés à la bouche et à l’alimentation parmi les déclencheurs. Mais ils peuvent aussi être visuels ou associés à d’autres stimuli.
Cette diversité est importante car elle montre que la misophonie ne semble pas être simplement un problème d’audition.
Une personne peut par exemple être déclenchée par le fait de voir quelqu’un mâcher, toucher son visage ou effectuer un mouvement répétitif.
Le consensus international sur la misophonie souligne d’ailleurs que les réactions peuvent concerner des sons spécifiques ou les stimuli associés à ces sons.
Pourquoi ces sons et pas d’autres ?
C’est encore une question ouverte.
Une hypothèse est que certains stimuli deviennent progressivement associés à une réaction émotionnelle et corporelle.
L’histoire personnelle peut alors avoir son importance.
Les situations répétées, les expériences familiales, les règles apprises autour des repas, certaines relations ou certaines interprétations des comportements d’autrui peuvent potentiellement participer à la construction d’un déclencheur.
Dozier donne par exemple l’hypothèse d’un enfant à qui l’on répète de « manger silencieusement ». Plus tard, lorsque quelqu’un mâche bruyamment, le comportement peut être perçu comme une violation d’une règle profondément intériorisée. Dans son modèle, cette interprétation peut contribuer à la réaction corporelle.
Cela ne signifie évidemment pas qu’une personne développe une misophonie simplement parce qu’on lui a demandé de manger correctement. Il s’agit d’une hypothèse parmi plusieurs mécanismes possibles.
Le perfectionnisme : une piste intéressante
Certaines recherches ont retrouvé une association entre misophonie et perfectionnisme.
Dozier cite notamment une étude dans laquelle une très forte proportion des participants présentant une misophonie avait des caractéristiques perfectionnistes, tout en précisant qu’une corrélation ne permet pas de conclure que le perfectionnisme cause la misophonie.
Le perfectionnisme pourrait néanmoins participer à certaines réactions :
« Cela ne devrait pas se passer comme ça. »
« Cette personne devrait avoir de meilleures manières. »
« Ce comportement est incorrect. »
Dans ce contexte, le travail thérapeutique peut consister à développer davantage de flexibilité face aux comportements que l’on ne peut pas contrôler.
Faut-il simplement s’exposer aux sons déclencheurs ?
C’est une question essentielle.
La réponse n’est pas forcément oui.
Dans le modèle de Dozier, une exposition forte au déclencheur, qui provoque une détresse croissante et une réaction corporelle intense, peut au contraire renforcer le problème.
À l’inverse, une exposition très faible, réalisée alors que la personne reste engagée dans une activité et maintient une réponse corporelle différente, pourrait favoriser un nouvel apprentissage. Il appelle ce processus contre-conditionnement.
L’idée est donc moins :
« Habituez-vous à ce bruit. »
que :
« Apprenons à votre système nerveux une autre façon de répondre lorsque ce bruit apparaît. »
Un exemple concret
Dozier raconte le cas d’une jeune femme dont le principal réflexe physique était de contracter la mâchoire.
Lorsqu’elle entendait certains sons, elle évaluait sa détresse à 9 sur 10.
Un jour, alors qu’elle travaillait dans un jardin et que des enfants criaient à proximité, elle a décidé de continuer l’activité tout en relâchant sa mâchoire.
Elle rapporte que sa détresse est progressivement passée de 9 à 5 en quelques minutes, puis à environ 1 ou 2 après quinze minutes.
Dozier présente cette situation comme une illustration du fait qu’un réflexe conditionné peut progressivement diminuer lorsque la personne produit une réponse différente tout en restant engagée dans une activité.
Une autre piste : modifier le contexte
Un participant décrit une autre stratégie particulièrement intéressante : lorsqu’un déclencheur apparaît, il essaie mentalement de reproduire le son et de modifier son contexte afin de le rendre plus neutre ou amusant.
Par exemple, lorsqu’il entend quelqu’un mâcher des aliments croustillants, il imagine lui-même manger le même aliment avec cette personne.
Il rapporte ainsi une diminution de la montée de colère et de l’accélération du rythme cardiaque, même si cette stratégie lui demande temporairement beaucoup d’attention.
Cette idée rejoint certaines notions utilisées en thérapie cognitive et comportementale : modifier l’interprétation du stimulus, déplacer son attention et expérimenter une réponse émotionnelle différente.
Et les traitements ?
La recherche sur les traitements de la misophonie est encore récente.
Mais les données ne sont plus limitées aux témoignages individuels.
Une étude contrôlée randomisée portant sur 54 adultes a évalué une thérapie cognitivo-comportementale de groupe sur trois mois. Le programme incluait notamment des exercices de concentration de l’attention, la réduction de l’activation physiologique, l’identification des émotions positives, la manipulation des stimuli et la réévaluation de certaines règles liées aux comportements alimentaires.
La thérapie cognitivo-comportementale a entraîné une diminution significative des symptômes par rapport à une liste d’attente, et l’amélioration était maintenue au suivi à un an.
Ces résultats sont encourageants, mais la recherche reste encore limitée et d’autres études sont nécessaires pour déterminer quelles composantes sont les plus efficaces, pour quels patients et dans quelles conditions.
À ce jour, il n’existe pas encore de traitement unique reconnu comme le traitement de référence de la misophonie.
Et les médicaments ?
Certains médicaments ont été étudiés ou utilisés dans la pratique, mais les résultats restent très variables et les données spécifiques à la misophonie sont encore insuffisantes.
Les traitements médicamenteux peuvent parfois être pertinents lorsqu’il existe parallèlement une anxiété, une dépression ou un autre trouble nécessitant une prise en charge.
En revanche, il est préférable de ne pas présenter un médicament comme un traitement spécifique et établi de la misophonie.
La misophonie est-elle un diagnostic officiel ?
Pas encore.
La misophonie dispose aujourd’hui de définitions consensuelles, de critères de recherche et de plusieurs outils d’évaluation. Pourtant, elle ne figure toujours pas comme trouble distinct dans le DSM-5-TR ni dans la CIM-11.
Cette absence de classification officielle ne signifie pas que la souffrance n’est pas réelle.
Les personnes concernées peuvent présenter une atteinte importante de leur fonctionnement familial, social, professionnel ou scolaire.
La recherche avance progressivement vers une meilleure définition clinique du phénomène, et un processus de réflexion sur son intégration dans la CIM-11 est actuellement en cours.
Alors, peut-on traiter la misophonie ?
Oui, même si parler de « guérison » serait aujourd’hui trop affirmatif.
Les données disponibles suggèrent notamment un intérêt de la thérapie cognitivo-comportementale, et plusieurs approches explorent la régulation physiologique, l’attention, le contre-conditionnement et la modification des réponses aux déclencheurs.
Une prise en charge peut notamment chercher à :
- identifier les déclencheurs et leur contexte ;
- repérer la première réaction corporelle ;
- apprendre à réduire l’activation physiologique ;
- travailler sur les pensées et les interprétations associées aux sons ;
- diminuer la rumination après les épisodes ;
- retrouver davantage de flexibilité face aux comportements des autres ;
- limiter les stratégies d’évitement qui entretiennent le handicap ;
- apprendre à gérer les situations difficiles sans laisser la réaction prendre toute la place.
L’objectif n’est donc pas nécessairement de rendre tous les sons agréables.
Il peut être beaucoup plus réaliste et utile de permettre à la personne de retrouver du choix et du contrôle dans sa réponse.



